Kisinis Web Art, le site des Arts et des Artistes

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2009-06-25

L'horloge maudite

A chacun son heure !
   Il y a des années, bien avant Internet, j'avais reçu en cadeau une grosse horloge murale en plastique avec un achat par correspondance. Elle était rutilante avec une belle imitation de placage de loupe de noyer, mais elle convenait à un bureau, plutôt qu'à l'antre d'un poète. Je ne savais pas quoi en faire, mais un jour, vint une magnifique occasion de m'en débarrasser : un ami m'avait invité à son anniversaire. Ayant soigneusement emballé ma belle horloge dans du papier journal, j'allais le cœur joyeux à ce dîner.
   Malheureusement pour moi, cet ami avait eu l'idée saugrenue d'inviter aussi une bonne dizaine de ses amis les plus religieux. Et toute la soirée fut consacrée à la religion. Je ne comprenais pas pourquoi cet ami m'avait convié à une telle réunion, sachant très bien que je n'étais pas croyant. Pendant des heures, ils débattirent de la sagesse du dieu, de son omnipotence, de sa miséricorde, etc, etc, etc, et j'en passe des meilleures. Peut-être avait-il eût un pressentiment divin et qu'il était persuadé de me convertir de cette manière. Alors, il aurait gagné des points lors de son passage au paradis. Je l'imagine se présentant à Dieu qui lui demande ce qu'il a fait comme bonnes actions durant sa vie. Et lui de répondre : "J'ai converti Michel Kisinis !". Le Créateur sursaute alors brusquement : "C'est toi qui a converti Michel Kisinis !!! Et bien, mon fils, tu aura droit pour toute l'éternité à un harem complet de cinquante vierges blondes"...
   Mais cette conversion tiendrait plutôt du miracle... qui n'est pas prêt de se produire ! Moi qui a plutôt l'habitude d'être cassant lorsqu'on me raconte des histoires idiotes, n'hésitant pas à me confronter avec plusieurs personnes en même temps, là, je restais silencieux, respectueux de mon hôte qui m'avait invité en toute inconscience avec toute cette tripotée de types qui n'avaient que le mot "Dieu" à la bouche. Parmi tous ces expatriés, je ne voyais aucune trace du bienfait de la miséricorde de Dieu. Au delà de tous leurs discours enthousiastes, je ne voyais que la pauvreté généralisée. En fait, ce fut peut-être la seule chose qui nous unissait dans cette soirée, sans qu'aucun d'entre eux n'en ait eu conscience à ce moment-là. Et cela valait bien mon respect.
   A l'heure de nous quitter, j'emmenais mon cadeau que j'avais posé à côté de moi, estimant que mon ami ne l'avait pas mérité en m'invitant à une aussi pénible soirée. Et je rentrais chez moi, bien peiné d'avoir eu à supporter un tel calvaire et de ramener en plus cette foutue horloge.


Un parfum d'incompréhension
   Je ne me suis jamais résolu à jeter cette encombrante horloge. Alors, je l'ai conservée encore des années, lorsqu'un jour, récemment, une amie m'invita à son anniversaire. J'eus alors la brillante idée de ressortir mon horloge qui était toujours soigneusement emballé de papier journal, là où je l'avais posé en rentrant de cette soirée si lointaine. Je voulais lui faire une blague, lui offrant d'abord cette horloge par jeu, pour ensuite lui faire le présent d'un parfum que j'avais fabriqué moi-même en utilisant des essences rares. Le savant et subtil mélange que j'avais concocté était très sensuel, avec des senteurs florales et boisées uniques. Ce parfum sublime était véritablement l'appel à la volupté d'une fleur épanouie qui s'offre délicatement. Samira et moi partagions un fort goût pour les parfums et les encens, et je voulais lui faire ainsi une très belle surprise. Je trouvais mon idée vraiment géniale, certain que mon amie ne pourrait résister à un tel cadeau.
   Au moment d'offrir les cadeaux, tout le monde se rassembla autour d'elle, et les plus généreux, les moins nombreux, offrirent leur cadeau à notre belle hôte. Lorsque vint mon tour, je lui tendis mon paquet. Elle rigolait déjà en défaisant l'emballage fait de feuilles du "Monde". Et lorsqu'elle découvrit l'horloge, elle éclata de rire et montra l'objet à tous : "Vous avez vu ce que m'a offert Michel ?!!!". Tout le monde riait... Je n'avais pas prévu cela... Personne ne compris que c'était une blague. Très gêné, je ne savais plus quoi dire. Je finis par lui dire que j'avais hésité entre une horloge et un parfum. Elle me fusilla alors du regard et me dit : "S'il te plaît, Michel, ne m'offre jamais du parfum de chez Tati !".
   J'étais mortifié. J'avais l'impression qu'elle m'avait transpercée le cœur avec une perceuse électrique. J'aurai pu lui répondre "Tu n'es qu'une pauvre pétasse !", mais ce n'est pas du tout mon genre. Je lui répondis simplement que je n'achetais jamais rien chez Tati. Et je sentis le flacon de parfum dans ma poche. Il semblait avoir changer de densité et de volume, comme si une dizaine d'horloges murales s'étaient soudainement téléportées dans ma poche. Le parfum y resta, malgré l'inconfort éprouvé, et j'allais m'assoire silencieusement dans un coin, au beau milieu d'une fête dont je me sentais si totalement étranger.
   A la fin de cette triste soirée que j'avais copieusement arrosé d'eau du robinet, je rentrais chez moi abattu, enfin débarrassé de mon horloge, mais lourd d'un flacon de parfum sans prix, humilié et incompris.

© Michel Kisinis

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