Kisinis Web Art, le site des Arts et des Artistes

Kisinis Web Art, le site des Arts et des Artistes

2005-12-30

Humour et philosophie

L'humour d'Aristote
   La profondeur de la réflexion d'Aristote sur tous les aspects de l'amitié et des relations humaines n'exclut pas l'humour. En voici un exemple frappant qui souligne les concepts différents qui sont à l'œuvre dans ces relations.
   "Les gens de pouvoir, eux ont manifestement des amis de deux sortes bien différentes : les uns leur sont utiles, les autres leur sont agréables, mais ils sont rarement les deux à la fois. C'est qu'ils cherchent ni des gens agréables qui aient la capacité d'excellence, ni des gens utiles qui soient là pour de beaux gestes : ils recherchent plutôt, d'un côté, des gens d'humour quand ils veulent de l'agréable, de l'autre, des experts à exécuter les ordres. Ces traits-là, il est rare qu'ils se trouvent chez le même homme." (1)

   A propos de l'homme de bien : "Mais on dit, et c'est vrai, que l'homme de bien fait beaucoup pour ses amis et pour sa patrie : il peut même s'il le faut, mourir en se sacrifiant pour eux. De fait, il se désintéressera de l'argent, des honneurs, et, de manière générale, de tous les biens qu'on se dispute âprement, et il gardera pour lui ce qui est beau." (1)
   Aristote rappelle ainsi à notre "souvenir" comment doit se comporter un homme de bien, contrairement aux sophistes de son époque. Aujourd'hui, devant les caméras de télévision, d'aucuns pérorent, donnant des leçons de philosophie ou de science, en complet veston, plein de morgue, bouffis de suffisance, feignant l'impartialité, mais jamais l'arrogance. Etalons officiels d'une rigueur qu'ils ne connaissent point eux-mêmes, ils affichent une intégrité de façade, étant liés au pouvoir, à un parti ou une entreprise d'importance, ou bien tout à la fois, et s'assurant ainsi de confortables revenus et d'avantages somptuaires. Ignorant le bien public, ils s'en servent communément pour leur bien personnel. Et c'est sur l'autel de leurs carrières qu'ils le sacrifient.
   L'homme de bien ne se paie de bonnes paroles devant un auditoire naïf ou même complice. Il agit. Sylvain Fort insiste sur ce point : "L'Ethique à Nicomaque s'inscrit dans la pensée aristotélicienne de l'acte. L'acte, l'action : voilà ce que vise Aristote." (2) L'acte est ce qui engage réellement le philosophe. Ainsi, Epictète affirmait : "On reconnait le philosophe à ses actes" (3).

   Diogène de Sinope est l'exemple parfait de la définition d'Aristote. Il fut un philosophe pauvre, ne rançonnant aucun de ses élèves et vivant dans le dénuement que lui dictait sa conscience, scandalisant même ses contemporains par certaines applications pratiques de ses idées. En tant que citoyen athénien, il combattit en 338 (avant J.-C) à la bataille de Chéronée contre l'armée macédonienne qui vainquit les Grecs coalisés. Prisonnier enchaîné, il fut amené devant Philippe, le roi des Macédoniens (père d'Alexandre, l'odieux tyran sanguinaire). Et celui-ci lui aurait alors demandé qui il était, alors que Philippe connaissait fort bien l'identité de son prisonnier, déjà célèbre en son temps. Diogène lui aurait répondu : "J'espionne ton insatiabilité !"... (4)

   Un devoir d'insoumission qu'a décrit de nos jours Hakim Bey dans "TAZ" (5), où l'homme se trouve confronté à un environnement technologique intrusif et totalitaire : "En tant que bricoleur, nécrophage de fragments d'information, contrebandier, maître chanteur, peut être même cyber-terroriste, le pirate de la TAZ œuvrera à l'évolution de connections fractales clandestines." Une révolte qui tenaille aussi la conscience de l'artiste, dont j'évoque le rôle et le destin dans mon poème "L'hymne à l'artiste" (6).

   Et nos réflexions sont essentiellement axées sur la conscience et la connaissance, clefs de la compréhension et de la maîtrise. Protagoras n'a-t-il pas dit que l'homme est sa propre mesure (anthrôpos métron) (7), une mesure subjective, parfois démesurée, humaine et faillible... la marque "certaine" de notre supériorité sur toutes les autres créatures de cette planète. Aristote lui avait alors rétorqué que "la connaissance est mesurée par le connaissable" (8). Et nous nous tournons vers Delphes, nous remémorant l'inscription gravée sur le fronton du temple d'Apollon : "Connais-toi toi-même". Enfin, Diogène nous inflige en conclusion cette morsure éthique : c'est "en se reprochant fortement à soi-même ce que l'on reproche aux autres" que l'on peut devenir maître de soi (4).

   La poésie, l'humour, l'art, la philosophie... tout s'entremêle et sublime la pensée.

            Michel Kisinis

---
(1) "L'amicalité" (Ethique à Nicomaque, livres VIII et IX), Aristote, traduction de Jean Lauxerois, Editions A propos, 2002.
(2) "Leçon littéraire sur l'amitié", Sylvain Fort, Ed. PUF, 2001.
(3) "Les Stoïciens", La Pléiade, NRF, Ed. Gallimard, 1978.
(4) "Les cyniques grecs", Ed. Le Livre de Poche, 1992. "Les autres chiens, disait Diogène, mordent leurs ennemis, tandis que moi, je mords mes amis, de manière à les sauver".
(5) "TAZ" (Temporary Autonomous Zone), Hakim Bey, traduction de Christine Tréguier, Ed. L'éclat, 1997.
(6) "L'hymne à l'artiste", Michel Kisinis, paru dans les Cahiers de la Peinture (2004), à la Biennale de Paris (2004) et http://www.kisinis.ch/LPA/hymne.html.
(7) "Les sophistes", Gilbert Romeyer Dherbey, Coll. Que sais-je ?, Ed. PUF, 1989.
(8) "Les choses mêmes. La pensée du réel chez Aristote", Gilbert Romeyer Dherbey, Ed. L'âge de l'homme, 1983.
© Michel Kisinis

Libellés : , , , , , , , ,

StumbleUpon ToolbarStumble It!
Google

art blog kisinis