Français sans-papiers

Hier, en fin d'après-midi, je rentrais à pied chez moi, une chemise remplie de papiers sous le bras. J'étais lassé, déprimé. J'avais encore fait une démarche vaine pour faire évoluer mon dossier de renouvellement de mes papiers d'identité. La préfecture ne donnait aucun signe de vie, même au député qui était intervenu en ma faveur auprès d'elle. J'étais donc toujours un "Français sans-papiers", anonyme et impuissant devant l'arbitraire.
Arrivé aux abords de la fac de Tolbiac, un jeune s'approchait de moi avec un grand sourire et un enregistreur audio numérique. A son accent, je devinais qu'il était d'origine roumaine.
– Monsieur, vous voulez bien répondre à quelques questions ?
– Oui, cela dépend pour quoi et pour qui, répondis-je aimablement.
– Quelle question aimeriez-vous poser à Nicolas Sarkozy lorsqu'il passera sur TF1 ?
J'étudiais attentivement l'étudiant étranger tout en l'écoutant parler. Visiblement, TF1 ne devait pas payer bien cher ce type malingre, enthousiasmé rien qu'à l'idée de proposer à un Français de poser une question à l'avocat d'affaires, Roi des Français, sur la chaîne de télé la plus méprisable du royaume. En plus, cet idiot s'adressait à la mauvaise personne : à un Français à qui toute cette clique de sophistes pétainistes déniait son statut de citoyen.
Je le regardais bien dans les yeux et articulais avec soin pour éviter toute incompréhension :
– Je ne connais ni Nicolas Sarkozy, ni TF1 !
L'étudiant resta interdit, bouche bée. Et je continuais alors tranquillement mon chemin sur la rue de Tolbiac pour rentrer chez moi et ranger mon dossier totalement inutile. Derrière moi, en m'éloignant, j'entendis un pauvre petit étudiant protester vainement d'une voix mal assurée.
– Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas vrai !
© Michel Kisinis
PS : Sur Facebook, voir le Groupe des Français sans-papiers.
Libellés : avocat affaires, France, injustice, Paris, politique, subversion
Stumble It!
Juste et profonde colère
Je me faisais violence à entrer dans un si grand supermarché pour me coltiner la bousculade autour des rayons et l'attente interminable aux caisses. Mais ce magasin était le seul à des lieux à la ronde à vendre des petites boîtes d'allumettes.
Les portes automatiques s'effacèrent doucement à mon approche et j'entrais en retrouvant cette frénésie qui possède habituellement ce lieu. Deux personnes encadraient l'entrée à l'intérieur, portant un gilet de sécurité orange fluo avec le nom d'une association caritative marquée en blanc phosphorescent, en très gros caractères.
La femme et l'homme me dévisagèrent, puis me saluèrent. Je répondis poliment sans m'arrêter, impatient de quitter ce lieu au plus vite. Comme mon allure atypique, tout de noir vêtu et lunettes noires, les avait quelque peu surpris, ils eurent un moment d'hésitation, et lorsqu'ils se reprirent pour me sortir leur propagande, j'étais déjà loin. J'entendis alors indistinctement la dame commencer son discours, puis s'arrêter net et rire. La militante défaillante consolait son dépit par une vaine moquerie qui allait se perdre dans le dédale des gondoles, sans aucun effet notable sur les barquettes de plats cuisinés congelés, ni sur le raisin importé du Chili.
Je me dirigeais prestement vers le rayon qui m'intéressait et pris une seule boîte. J'en avais largement assez pour un éon... Cette travée du magasin n'était jamais encombrée et je me rendis à la caisse toute proche sans croiser personne. Mais arrivé devant celle-ci, je me retrouvais au bout d'une queue immense, tenant à la main une ridicule petite boîte, alors que toutes les personnes devant moi étaient surchargées, poussant et tirant leurs engins à roulettes débordants de victuailles et de produits d'entretien. Et visiblement, personne n'avait eu l'idée d'acheter le même produit que moi. Ce n'est pas pour rien que l'on me reproche toujours d'être un original !
Je levais le nez distraitement pour m'éviter le spectacle déprimant de cette file d'attente sans fin, et je vis à un panneau en hauteur qu'il s'agissait d'une caisse pour handicapés. Je n'en fus point étonné à la vue de la caissière qui scannait les articles à un rythme très ralenti, en regardant dans le vague, au grand désespoir des clients fébriles qui trépignaient d'impatience. Elle semblait éprouver comme une gêne à violer l'intimité des articles avec le laser qui scrutait tout devant lui. Rien n'échappait à son rayon rouge démultiplié qui tournoyait sans fin devant l'interminable défilé des code-barres que la caissière lui présentait comme à regret.
Tout aussi handicapés semblaient être tous ces gens qui s'étaient donnés rendez-vous à la même heure pour acheter les mêmes produits. Le spectacle de tout ce monde qui peinait à traîner son caddy plein à craquer me rendit triste, et je me suis dit alors qu'il devrait y avoir plus de caisses handicapés dans tous ces foutus supermarchés. Comment les dirigeants de tels groupes de distribution avaient-ils pu négliger cela ? Peut-être étaient-ils tout aussi handicapés ? ! ! !
Plongé dans mes réflexions philosophiques sur le sens de la vie dans l'univers concentrationnaire d'un grand supermarché chicos, le temps s'accéléra pour moi, et je ne le vis pas s'écouler. J'eus ainsi la plaisante impression d'arriver devant la caisse presque instantanément. Une sorte de saut quantique mental !
La caissière prit mon unique article pour le scanner et je payais en liquide. Elle ne sourcillait pas d'un cil et je pris ma monnaie avec ma boîte en la saluant. Je fis quelques pas vers la sortie lorsque je me retrouvais nez à nez avec les deux zigotos que j'avais croisés à mon arrivée dans ce magasin. Ils m'attendaient à la sortie, et maintenant, ils m'encadraient pour empêcher toute fuite. Quelle idée saugrenue ! Comme si un Grec pouvait fuir devant un adversaire en surnombre. Ils n'avaient pas dû voir les "300" au cinéma, et leur lecteur de DVD ne devait leur servir qu'à écouter des compils MP3 de Mireille Mathieu et de Florent Pagny.
J'eus alors un large sourire à l'idée du sang qui allait gicler sur le sol étincelant du supermarché. Eux, inconscients du danger, crûrent qu'il s'agissait de ma part d'un sourire très amical, se méprenant totalement sur mes intentions.
La dame me barrait carrément le chemin avec l'assurance d'un prédateur qui a trouvé une proie facile :
- Bonjour Monsieur, nous collectons des produits alimentaires et d'usage courant pour aider les personnes en difficulté...
Je ne lui laissais pas le temps de continuer son baratin lénifiant.
- Moi, je vois surtout que vous les aidez à les maintenir dans la soumission, à vivre de la mendicité et de ce que le système veut bien leur attribuer dans sa grande générosité.
Mon index se pointait sur ces deux malheureux bienfaiteurs de l'humanité.
- Et pourquoi ne leur apprenez-vous pas à "vos pauvres" la conscience, la fierté et la rébellion, au lieu de les rendre dépendants, dans une posture d'humiliation ?
L'homme restait silencieux, sans aucune réaction. Mais la dame, plus émotive, se mit à trembler et s'écria d'indignation :
- Mais Monsieur, c'est par charité chrétienne que nous sommes là.
- Ah oui, et tout à l'heure, lorsque je suis rentré dans le magasin, vous vous êtes bien moqués de moi, hein ?!!! C'était aussi par charité chrétienne ?
- Ah non, Monsieur, je ne me serais jamais permis de cela. Vous vous trompez ! Tous deux étaient livides.
- Ne vous moquiez-vous pas de moi à cause de mes habits austères, contrairement à la plupart des clients chics de ce magasin ?
- Non, non, je vous assure, Monsieur, fit la dame, presque implorante. Nous sommes là pour aider les pauvres, pas pour nous moquer d'eux, fit-elle, très gênée, avec un pathétique sourire débordant de niaiserie.
J'éclatais d'un rire sonore qui résonnait dans l'entrée du magasin et lui décochait ma "flèche du Parthe", un comble pour un Grec !, mais une flèche qui ne rate jamais sa cible et laisse sa victime inerte au sol.
- Alors, si je vous comprends bien, Madame, vous vous moquiez de vous-même et de votre pitoyable tentative à vous donner bonne conscience en aidant les pauvres, et par là même, aidant aussi à pérenniser le pouvoir du crime organisé sur nos vies.
Il y eût alors un grand silence. Et moi, je m'avançais tranquillement vers la porte qui s'ouvrit, les laissant muets de stupeur. Ils s'écartèrent lentement pour me laisser passer et je sortis en prenant une bonne goulée d'air bien frais. Le vent s'engouffrait dans mon léger manteau noir et faisait virevolter ma chaude écharpe assortie si chère à mon cœur, me rafraîchissant ainsi bien agréablement après ce pénible séjour dans cette antre surpeuplée et le juste exercice de ma profonde colère.
© Michel Kisinis
Libellés : grec, Grèce, injustice, mp3, musique, philosophie, politique, subversion
Stumble It!
La révolte réjouit mon coeur
De mon balcon fleuri, je vis dans la nuit
La rage s'écouler dans la rue déserte.
Belle révolte, mon cœur en fut réjoui.
© Michel Kisinis
Libellés : avocat affaires, balcon, coeur, explosion, Paris, politique, poète, poésie, résistance, subversion, vers
Stumble It!
Avatars Internet et cyberpunks
Cet après-midi, j'ai assisté à un séminaire de l'OMNSH avec un exposé de Yann Leroux "Sur l'Internet, personne ne sait que tu es un chien". L'exposé avait pour sujet l'avatar sur Internet et était organisé par l'Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines (OMNSH), à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand, à Paris.
J'en ai tiré un sentiment de déception causé par l'importance donnée à l'anecdotique dans l'exposé, oubliant quelque peu la composante humaine de l'avatar. Certains intervenants n'ont malheureusement pas vraiment eu la possibilité d'exprimer leurs idées à ce sujet.
Et la place donnée dans l'exposé au phénomène "Anonymous" n'était pas très pertinente par rapport au sujet du séminaire. Et finalement, comparer "Anonymous" à "Akira" l'était encore moins, car cela revient à dire que "Anonymous" est un groupe de criminels sanguinaires... La bonne référence serait plutôt les cyberpunks et "Neuromancien" (de William Gibson). Quelle erreur dramatique !!!
© Michel Kisinis
Libellés : cyberpunks, informatique, internet, livres, subversion
Stumble It!
La vie nouvelle d'Orhan Pamuk
Je viens de lire "La vie nouvelle" d'Orhan Pamuk, écrivain turc, prix Nobel de littérature en 2006, publié chez Folio. C'est une histoire d'amour émouvante, pleine de tristesse, de mélancolie et de poésie.
Voici deux citations qui m'ont marqué pour des raisons politiques :
– "Le fait que les qualités de cette arme aient été éprouvées depuis tant d'années par tant d'amateurs de la gâchette, militaires, veilleurs de nuit, policiers ou boulangers, sur les corps d'un grand nombre de rebelles, de voleurs, de séducteurs, d'hommes politiques ou de crève-la-faim, lui accordait à mes yeux un intérêt particulier".
– "Ceux qui remarquent avec surprise que, dans les pays musulmans, les rayons des bibliothèques sont remplis de livres où foisonnent les commentaires et les annotations manuscrits devraient, au lieu de s'en étonner, lancer un coup d'œil aux multitudes d'hommes brisés que l'on croise dans les rues".
Orhan Pamuk a fuit la Turquie en 2007 après avoir été harcelé par le gouvernement et avoir reçu de nombreuses menaces de mort...
© Michel Kisinis
Libellés : amour, injustice, policiers, politique, poésie, prose, résistance, subversion
Stumble It!
Pornographie et avocat d'affaires
J'entrais dans la librairie à côté de chez moi. Mes livres devaient être bien arrivés. Du fond de sa boutique, la libraire se précipita en me voyant. Elle se dandinait gracieusement dans son beau tailleur bleu et pris son air le plus amical, un peu trop mielleux à mon goût. J'aimais le dessin de ses lèvres. C'était une des choses qui me motivaient le plus pour entrer dans cette librairie, après les livres bien sûr !
- Ah, Monsieur Kisinis. Comment allez-vous ? Vous désirez commander quelque chose aujourd'hui ?, fit-elle en me lançant un doux regard, avec son fard bleuté et ses longs cils.
- Non, je viens chercher ma dernière commande.
- Ah, oui, je me rappelle maintenant. Elle perdit brusquement son air charmeur et feuilleta nerveusement son carnet de commandes.
- Je suis désolée. Monsieur Kisinis. Je n'ai pas encore vos livres. J'ai dû mal à les obtenir, fit-elle en prenant un air sincèrement désolé.
Je tendis alors mon index vers la première rangée de livres qui s'offrait au regard des clients quand ils entraient dans le magasin. Il y avait là une bonne demi-douzaine de livres sur la vie privée de l'avocat d'affaires.
- Toute cette pornographie est sûrement plus facile à trouver ! Je repasserais dans quelques jours. Au revoir ! Je sortis très énervé, laissant la libraire sans voix, livide.
Quand je revins à la librairie au bout de quelques jours, je retrouvais ma libraire préférée. Je lui parlais très gentiment, et puis mes livres étaient enfin arrivés. J'attendais Salammbô depuis trop longtemps. C'était parfait ! Et la libraire n'avait pas l'air de me faire la gueule. Je lui achetais en plus un recueil de poésies de Pessoa.
Payant mes achats à la caisse, je m'aperçus subrepticement que tous les livres sur la vie privée de l'avocat d'affaires avaient disparu du principal rayon. Je n'ai rien dit, mais je fis alors un grand sourire à ma libraire préférée qui me le rendit avec une telle grâce que j'eus une furieuse envie de lui rouler un patin d'enfer.
Je sortis de la librairie avec un air triomphant. Je venais de gagner une bataille contre l'avocat d'affaires.
© Michel Kisinis
Libellés : avocat affaires, France, livres, politique, poète, poésie, subversion
Stumble It!
Rapports humains
Croyant honorer respect et fidélité, d'aucuns vouent un culte démoniaque à la soumission et à la servilité.
Le mépris doit être à la mesure de leur pouvoir.
---
Human relations
Believing to honor respect and allegiance, some dedicate a demonic cult to the submission and the servility.
Contempt has to be for the measure of their power.
© Michel Kisinis
Libellés : cyniques, in english, philosophie, poète, poésie, prose, subversion
Stumble It!
L'enflure du pouvoir
Le "Tao-tê-king" est à la fois une œuvre de poésie et de philosophie, écrit par le philosophe chinois Lao-tzeu vers 450 av. J.-C. Certains passages sont si “drôlement” d'actualité. Comme je l'ai écrit dans mon texte "L'humour d'Aristote" : “la poésie, l'humour, l'art, la philosophie, tout s'entremêle et sublime la pensée”. Et ainsi, rien n'est plus subversif...
Michel Kisinis
“Qui se dresse sur la pointe des pieds est chancelant
Qui marche à pas glorieux couvre peu de distance
Qui fait parade de soi-même est sans éclat
Qui se donne raison n'est pas mis au pinacle
Qui vante ses talents passe pour sans mérite
Qui se targue de ses succès prépare sa chute
Ce sont là pour la Voie
Des rebuts de mangeaille ou des enflures vaines
Tout un chacun en a dégoût
Et l'homme de la Voie s'en détourne.”
Lao-tzeu
---
"La Voie et sa vertu, Tao-tê-king", Lao-tzeu, traduction de François Houang et Pierre Leyris. Ed. du Seuil, coll. Points Sagesses (Sa16).
Libellés : art, avocat affaires, livres, philosophie, politique, poète, poésie, subversion, vers
Stumble It!
La passivité devant l’hécatombe de licenciements
Vous vous rappelez peut-être de l’avis qu’avait demandé le Président de la République et de la Fracture sociale, il y a quelque temps déjà, auprès d’experts patentés concernant l’effondrement de l’emploi industriel. Les experts avaient émis un rapport très rassurant et le Président avait poussé un grand ouf, complaisamment répercuté dans les médias. Incrédule, je fus alors, et stupéfait je suis maintenant.
A l’époque, la conclusion des experts m’avait fait bien rire tant elle était irréelle. Aujourd’hui, je suis vraiment stupéfait. Certains promettent un feu d'artifices, craignant d’ailleurs de parler d’explosion sociale, mais moi je ne vois que passivité de la part des salariés, pleurants, effondrés, victimes d'une injustice sociale vécue comme une fatalité inévitable. Je suis surpris de l'inaction des syndicats et des salariés eux-mêmes, restants passifs devant cette hécatombe de licenciements au moment même où il leur faudrait faire preuve de combativité et d'imagination pour développer une résistance sociale vitale pour eux et pour leurs familles.
Le carriérisme et la collusion ont tués toute velléité de lutte. Chacun compte fébrilement ses RTT et ses misérables actions, tout en attendant que cela soit un autre qui soit licencié à sa place, de préférence un autre qu'on ne connait pas, dans une autre ville, un autre pays. Quant à certains organes représentatifs des salariés, ils sont carrément financés et organisés par les employeurs afin d'empêcher toute tentative de structuration de résistance au sein des entreprises et ainsi que de convaincre tous les salariés qu’ils n’ont pas le choix. Les réunions en deviennent pathétiques, ne servant qu’à officialiser des chiffres connus à l’avance et présentés comme étant tout à la fois une victoire et un sacrifice découlants d’une négociation qui n’a jamais vraiment eu lieu.
Alors d'aucuns, sûrs de leur impunité, peuvent continuer tranquillement, au gré du cours des actions, à jouer à ce jeu cruel, mais si rémunérateur, qui consiste à licencier en masse, ville après ville, à travers toute l'Europe, tel un vaste jeu de dominos. Et demain, nous n'aurons pas quelques centaines de personnes à dormir dans la rue, mais des milliers, des dizaines de milliers...
Moi, je vous le dis : la seule solution pour changer cette situation est la SUBVERSION.
© Michel Kisinis
Libellés : emploi, explosion, injustice, licenciements, passivité, politique, résistance, salariés, sociale, subversion, syndicats
Stumble It!
Une carte Vitale pour les cyberpunks
Au comptoir, toujours les mêmes disputes entre les habitués. L'équipe Machin contre l'équipe Bidule. Trouduc aurait dû faire ceci et ils auraient gagnés ces cons. Tous des incapables ! Interminables disputes sur les péripéties d'un spectacle joué d'avance – qu'eux, évidemment, ne gagnaient jamais.
Je m'étais mis à compter les bulles de la mousse de mon café. Je me disais que la petite cuillère ne convenait pas pour cette tache quand j'entendis derrière moi une conversation passionnée à voix basse.
- "Une fois que tu as créé ta clé publique avec GnuGP, tu va l'inscrire dans un serveur de clés. Comme çà tout le monde peut t'envoyer des messages cryptés", affirmait un type assis avec deux autres, les yeux rivés sur un micro portable.
- "Et la NSA ne peut plus mater nos messages !" fit l'autre, la mine réjouis en imaginant déjà les types de la NSA se casser les dents sur ses messages.
- "Et encore moins le KGB ! Aaaah !!! Ça m'explose !"
- "Et on peut l'ajouter à un... machin qui réunit toute une série de clés".
J'intervins pour aider ces petits chéris : "Oui, un trousseau !".
Les trois types se retournèrent vers moi, ahuris, me dévisageant. Je me présentais aimablement pour réchauffer l'ambiance : "Michel Kisinis, poète". Il y eut un silence lourd. Le plus jeune finit par dire : "Poète ?!!! Mouais... Nous on est des cyberpunks."
- "Des cyberpunks ! J'ai toujours rêvé d'en rencontrer. On dirait que vous êtes sur un truc chaud là... Je vois que vous êtes sur une connection telnet par ouifi."
- Désolé, mais on peut pas t'en parler. On travaille sur des projets qui impactent massivement les libertés individuelles et la diffusion des données personnelles des citoyens".
- "Ah oui, c'est trop grave ces sujets. J'aimerais justement vous parler d'un truc qui me turlupine depuis un bail".
- Nous, on s'occupe pas des problèmes de proxy pitoupi, répliqua le plus âgé. Adresses-toi à un technicien de Sur-coût, là où t'a acheté ton graveur à deux balles.
Là, j'ai eu envie de lui mettre ma tasse dans la gueule. Je pris sur moi.
- Je voudrais vous parler d'un problème plus important.
- Résumes alors ton histoire, ricana le petit jeune qui machonnait sa clé usb.
- Il s'agit de la carte Vitale. Est-ce que vous vous y intéressés en ce qui concerne la confidentialité des données et de la faiblesse de la protection du réseau Sésame ?
Les trois cyberpunks se regardèrent, un peu gênés.
- "Ben, je l'utilise".
- "Moi aussi ! C'est super pratique ! Avec mes gamins, je n'ai pas à faire l'avance des frais. Je donne ma carte et je paye rien grâce à ma mutuelle".
- Attendez, vous allez pas me dire que vous utilisez tous votre carte Vitale. Vous parlez de la protection des données et vous utilisez sans vergogne la carte la plus nase qui existe en France.
- Oui, je sais, mais c'est quand même bien pratique.
- En fait, vous avez croqué la carotte qu'on vous tendait et vous l'aurez bientôt dans le cul. Elle va être bientôt obligatoire. Toutes nos données personnelles seront bientôt largement diffusées sur un réseau sans protection sérieuse et les cyberpunks trouvent cela bien pratique.
- Non, on est sur des dossiers balaises. Rien à voir !
- Oui, bien sûr, fis-je en colère. Continuez à jouer à touche-pipi avec votre souris pendant que ces salopards livrent nos vies à tous vents.
Et je sortis du café en claquant la porte, emporté par l'hubris d'une juste colère, laissant derrière moi trois zigotos muets autour d'un portable futile.
En fin d'après-midi, je revins au café pour payer au patron le café que j'avais oublié. Dodo me demanda discrétement ce qu'il s'était passé avec ces trois types pour que je parte ainsi.
Je lui répondis : "Ils voulaient me vendre un CD remplie de mp3 de Florent Pagny".
Il éclata de rire : "Michel, la prochaine fois, tu me les envoies. Ma femme aime bien Florent Pagny". Et il me fit grâce du café... Je reviendrais.
© Michel Kisinis
Libellés : café, carte vitale, cyberpunks, informatique, internet, mp3, subversion
Stumble It!